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CHRONIQUE LITTÉRAIRE N°117: Un enfant dans la vague de l'immigration.

''UN ENFANT DANS LA VAGUE DE L'IMMIGRATION''

Au Pays des Jarlandins 1961-1965

 

C'est un ouvrage qui a l'originalité de se présenter sous deux aspects:

- D'une part, c'est un roman historique dont l'action se situe dans la période de la fin des ''Trente glorieuses'' ( 1946 -1975) que Jean Fourastié, en 1979 a appelée ''La révolution invisible'' qui se caractérisent par: la reconstruction économique de pays largement dévasté par la guerre; le retour vers une situation de plein emploi dans la grande majorité des pays; une croissance forte de la production industrielle (un accroissement annuel moyen de la production d'environ 5%); une expansion démographique importante (le baby boom). La forte croissance étant facilitée par un accès encore aisé aux énergies en général et aux énergies fossiles en particulier; et par un rattrapage technologique (par rapport aux États-Unis) dans les pays dont le capital humain (niveau d’éducation et d’expérience des travailleurs) était important.

- D'autre part, c'est l' autobiographie de Luigi Corraro. L'auteur, a le courage de décrire son expérience, «en remontant sur cette époque marquante de ses souvenirs inoubliables» de petit immigré Italien arrivé en France en 1961, à l'âge de huit ans et demi. Son père ayant trouvé du travail, il a pu faire venir son épouse et ses enfants qui étaient restés au pays, au sud de l'Italie, dans le petit village de Viggianello. Outre la description détaillée, fort instructive de l'installation de sa famille à Château-Arnoux, l'auteur nous présente à la fois un instantané de ce village à cette époque, et un aperçu de ce qu'étaient les conditions de vie des immigrés de ce temps-là, face aux réalités auxquelles ils étaient confrontés: la pauvreté, l'apprentissage du français et sa maîtrise pour se faire comprendre et comprendre l'autre, comme en témoigne ce passage:

« Ce n'était pas facile pour notre mère qui ne maîtrise en rien la langue française, de nous accompagner à l'école et de faire les présentations avec nos futurs enseignants. Heureusement que Maria est là, interprète improvisée, elle fait le tour avec chacun de nous dans les différentes classes de l'école Elise et Célestin Freinet.

Me voici donc «parachuté» dans la classe de maternelle supérieure de Madame Pascalon. Les présentations aux enfants de la classe étant faites, et comme de toute façon, je n'ai rien compris à ces mots barbares semblant surgir du fin fond de je ne sais où, je décide de faire le tour des différents jouets de la pièce. Je n'avais encore jamais vu de telles merveilles et j'ignorais même que cela puisse exister! En effet, le seul jouet que je connaissais était un camion en bois que mon père m'avait fabriqué. […]

Mais Madame Pascalon n'est pas tout à fait d'accord sur ma façon de réagir. Je dirais même que mon éducation, sans en connaître encore le véritable sens, commençait. Bien que je n'apprécie pas du tout sa façon de me prendre le bras avec fermeté, et de me ramener à la place qu'elle m'a attribuée, je commence à me révolter...

Que vais-je devenir puisque je suis incapable de comprendre ce qu'elle me dit, et ni même de pouvoir lui répondre pour me défendre, moi que personne jusqu'à présent n'a encore dompté. Je me souviens, quelques jours plus tard, qu'une envie naturelle me prend, je me lève aussitôt et pars vers la porte de sortie afin de satisfaire mon envie pressante. Madame Pascalon me rattrape aussitôt et me fait la morale en me disant qu'il faut demander l'autorisation. Elle m'explique dans son jargon incompréhensible pour moi, qu'il faut dire:

« Madame SVP, je peux aller au cabinet?» Aussitôt je m'essaye, mais le vocabulaire attendu n'est certainement pas encore le bon puisqu'elle ne me lâche toujours pas. Ce qui me paraissait jusqu'à présent bien simple, devient subitement compliqué. Sentant alors une fine goutte chaude dégouliner le long de ma jambe, je prends mon courage à deux mains, et m'arrache de son emprise d'adulte, pour me précipiter rapidement aux toilettes dans la cour.

Pas facile pour un bambin émigré de la campagne, là où il suffisait à n'importe quel moment de la journée, de sortir son simple appareil derrière un buisson et satisfaire ses besoins!

J'apprenais petit à petit, au fil du temps, les diverses règles élémentaires qu'il faut connaître afin de pouvoir vivre en communauté.

Les jours et les semaines qui suivirent furent difficiles. Il fallait en même temps, parler français, trouver ses propres repères et aider mon père à l'aménagement de la maison Benoit. Je devais également essayer de progresser dans la scolarité, moi âgé de presque neuf ans et qui n'avait jamais été à l'école française jusqu'alors.

C'est ainsi, que tant bien que mal, l'année scolaire se termine avec une certaine nostalgie et beaucoup de regret d'avoir perdu mon temps à l'école sans avoir appris grand-chose pour autant. Et même si l'indispensable de mes connaissances dans la langue du pays était à présent acquis, le plus dur restait encore à faire sur ce long chemin de ma nouvelle destinée...[...]

Ce qui est certain, c'est que je comprends maintenant tout ce que l'on me dit, je peux enfin m'exprimer et me défendre si l'on m'accuse de quoi que ce soit.

J'ai petit à petit, au fil du temps, retrouvé ma véritable identité perdue dans ce spectaculaire et chaotique bouleversement de vie et de nation.»

 

À la rentrée suivante, vu son âge, Luigi se trouve ''catapulté'' de la maternelle au cours élémentaire première année dans la classe de Madame Michel où il se retrouve avec des enfants de son âge. Par rapport à eux, il a un sévère retard scolaire et se trouve tout de suite distancé par le niveau moyen de la classe.

Résultat, ne pouvant suivre, il se renferme sur lui-même, se révolte de plus en plus et devient l'élément perturbateur de la classe. Rien ne lui fait peur, même pas le cagibi à balais où Madame Michel l'enferme régulièrement pour avoir le calme afin que les autres puissent travailler. Fort heureusement sa bonne étoile va lui venir en aide comme on peut s'en rendre compte dans ce passage où son ''Destin'' va basculer pour trouver enfin une issue heureuse:

« ...un jour, Madame Michel, en entrant en classe demande si quelqu'un connaît l'abondante source d'eau de la Gabelle?

Elle n'a pas fini de poser la question que je lève aussitôt le doigt. Elle a besoin de quelqu'un pour aller lui chercher de l'eau bien fraîche. Je me retrouve aussitôt désigné et pars avec une bouteille en main, vers l'endroit que je connaissais bien. Il se trouve non loin de l'école, un peu plus haut, en face du charbonnier, juste en dessous du pont qui enjambe «la Riaille». […]

 

Je remplis la bouteille et en profite pour me rincer le gosier par la même occasion. Je me dépêche et rentre en classe avec la bouteille que je remets aussitôt à la maîtresse. Elle goûte l'eau sans plus tarder et me dit que c'est un véritable bonheur d'en boire. Ravie et contente du petit service que je viens de lui rendre, elle me donne même une petite pièce de monnaie.

Ce sont les jours suivants que les enseignants se donnent le mot et m'engagent à tour de rôle pour la corvée de l'eau aux multiples bienfaits.

Je suis devenu ce jour-là enfin quelqu'un, l'incontournable porteur d'eau de l'école. Je servais à présent à quelque chose d'utile, et je n'étais plus considéré comme un mauvais garçon bon à rien.

C'est à cette période de ma vie d'enfant, que tout allait changer dans ma scolarité.

Depuis cette aventure, étant devenu fier de moi par les services que je rends régulièrement, je suis soudainement devenu plus docile envers les autres, et me suis mis aussi incroyablement que cela puisse paraître, enfin au travail. Je m'estomaque moi-même lors d'une dictée à essayer de la faire sans crainte ni aucune tricherie. Comme les autres élèves, j'aligne les mots et les phrases que la maîtresse nous dicte,sur la copie qu'elle corrigera par la suite...[...] Cette dictée n'est certes pas un exploit littéraire, puisque il y a des fautes d'orthographe à tous les mots! Mais quelle importance cela peut-il avoir, puisque le pas sur le bon chemin de l'étude est enfin emboîté.

La maîtresse, étonnée et bouleversée, n'en revient toujours pas que tant de changements aient pu avoir lieu en si peu de temps. On peut alors voir sur son visage, la satisfaction de joie d'avoir accompli son devoir d'enseignante. Et cette image-là, mes amis, je ne suis pas prêt de l'oublier...

Enfin j'étais libéré de ce démon qui me possédait, et qui me rongeait sans relâche de l'intérieur depuis la rentrée.»

 

 

Les efforts de Luigi qui, « libéré de ce démon » comme il le dit, a pris conscience de ses capacités à apprendre, seront récompensés. En 1966 il passera l'examen du CERTIFICAT D'ÉTUDES PRIMAIRES et c'est avec fierté qu'il se verra reçu le premier de sa classe . Le petit immigré qui avait dû apprendre tout à la fois le français qu'il ignorait totalement le premier jour de sa première rentrée scolaire en France, en même temps que les disciplines du programme scolaire, pouvait en effet être fier de lui tout comme ses parents.

 

Dans le contexte actuel, bien que différent de par la situation économique et les origines de la plupart des migrants qui fuient leur pays souvent pour des raisons de survie, le témoignage qui est rapporté dans cet ouvrage nous incite à une réflexion sur la problématique d'un phénomène migratoire qui devient de plus en plus préoccupant ?

 

Victor Bérenguier - Volonne le 9 mars 2016

 

2è parution de Luigi Corraro :"De la ferme Font-Robert à la Chapelle St-Jean"
Château-Arnoux -Randonnée en pays "Jarlandin" sur les traces de anciens
 

Auteur: Luigi Corraro

Éditions Fannyo Rue Barri 04300 MANE.

Format: 210 x 150. 158 pages. Prix 15 €

L'ouvrage à compte d'auteur est disponible chez l'auteur :

Mail: corraro.luigi@orange.fr

Tél.: 0699044603

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